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Entretien avec Le Monde

Entretien accordé par Philip R. Lane, membre du directoire de la BCE, à Marie Charrel et Eric Albert

10 May 2021

Après la violente récession enregistrée début 2020, le PIB de la zone euro a de nouveau chuté fin 2020 et début 2021. Comment va l’économie aujourd’hui?

Plutôt que de suivre les chiffres de croissance trimestrielle, il vaut mieux comparer avec le niveau d’activité de 2019, Aujourd’hui, nous nous situons probablement 4% ou 5% en dessous. C’est une contraction considérable. Lors d’une récession classique, le recul est plutôt de 2% ou 3%.

Je pense que nous sommes désormais, en mai et juin, à un tournant conjoncturel. Désormais, l’économie va croître rapidement, mais en partant d’un bas niveau. Cela signifie que même avec une croissance dynamique sur le reste de l’année, la zone euro ne retrouvera son niveau de PIB de 2019 qu’au printemps de l’année prochaine. Sur le marché du travail, le taux de chômage devrait retrouver son niveau de 2019 en 2023 seulement. Le chemin sera long. Il nécessitera un effort prolongé sur le plan budgétaire et monétaire pour soutenir la reprise.

Quelles cicatrices la pandémie laissera-t-elle sur l’économie?

Il y a des raisons d'être optimiste. Comparée à la décennie qui a suivi la crise financière de 2008, la pandémie sera un évènement qui durera deux ou trois ans. La récession sera plus courte et les cicatrices pourraient rester limitées. Mais il y a aussi des sources d'inquiétude. Les fermetures liées au confinement n’ont pas seulement affecté l’économie, l'éducation et la santé ont aussi été perturbées, ce qui aura des conséquences durables. Les effets de la pandémie sont également très concentrés dans certains secteurs : l'hôtellerie et le tourisme, notamment, qui seront durablement pénalisés.

Le monde d’après ne sera plus le même. Il y aura des changements structurels, il y aura des perdants et des gagnants. Ceux qui travaillent dans les centres-villes et fournissent des services pour les espaces de bureaux ou ceux qui travaillent dans le secteur des voyages, par exemple, seront plus touchés que ceux qui peuvent poursuivre leurs activités en télétravail, comme dans les technologies de l’information.

Vous évoquez la nécessité d’un fort soutien budgétaire. Le plan de relance de 750 milliards d’euros de l’Union européenne, Next Generation EU (NextGen), approuvé en juillet, est toujours en cours de ratification. L'UE en fait-elle trop peu et trop tard?

Lorsque l’on regarde la réponse budgétaire européenne, il convient d’additionner les réponses nationales et ce fonds supplémentaire à l’échelon européen. En attendant la mise en œuvre du plan NextGen, les politiques budgétaires nationales peuvent fournir les mesures d’urgence et un soutien macroéconomique. Il a toujours été clair que le plan NextGen avait un objectif de moyen terme. Il s'agit pour l’essentiel d'un plan à cinq ans, axé sur les investissements, afin d’assurer une reprise soutenue.

Mais au regard du plan de relance du président américain Joe Biden (1900 milliards de dollars) et de ceux de son prédécesseur, celui de l’Europe ne manque-t-il pas d’ambition?

Je ne dirais pas cela. Nous ne faisons pas la course : une croissance plus forte aux États-Unis est une bonne nouvelle pour l’Europe. À un autre niveau, le plan de relance américain souligne aussi le potentiel qui pourrait être libéré, en Europe, si nous avions une approche commune plus forte des politiques budgétaires. Aux États-Unis, la capacité du gouvernement à financer des déficits, quelle que soit leur taille, n'est jamais mise en doute. Si nous avions une union budgétaire plus étroite en Europe, les gouvernements européens s’inquiéteraient moins de leur capacité à financer des déficits.

Mais l'UE a joué un rôle positif. À quoi aurait ressemblé l'Europe durant la pandémie sans les institutions communes et la BCE ? Nous n’aurions jamais pu en faire autant, l’année dernière, si nous avions eu dix-neuf monnaies nationales. Cela souligne l’intérêt d'avoir une banque centrale unique. De même, sans l'euro, de nombreux petits pays européens auraient été contraints d’emprunter en monnaies étrangères, ce qui aurait été une contrainte. La monnaie unique a augmenté la capacité budgétaire de tous les États membres de la zone euro.

De plus, avec le plan NextGen, l'Europe a démontré qu'elle était prête à se doter d’un instrument de financement commun. Il ne faut pas juger ce plan uniquement à l’aune des 750 milliards d’euros. Grâce à lui, les investisseurs internationaux ont compris que l'Europe était solidaire. Le signal envoyé par le plan NextGen a eu pour effet immédiat de réduire les taux d’intérêt à travers l'Europe. C’est bien plus important que le simple volume des fonds.

Les États européens ne risquent-ils pas de retirer trop vite leur soutien budgétaire, et de commettre la même erreur qu’en 2010, après la crise financière?

La reprise ne sera pas un processus très rapide, il faut en être conscient. Elle nécessitera un soutien budgétaire et monétaire prolongé. Mais c’est un défi différent de celui posé il y a 10 ans. Un grand nombre des mesures budgétaires, les programmes d’aides aux entreprises et aux travailleurs vont expirer mécaniquement avec la reprise de l'économie. Les recettes fiscales vont augmenter. Les déficits budgétaires, importants, se réduiront pour une grande part de façon automatique.

L'autre différence majeure, c’est qu’on n’observe pas de déficit des comptes courants. Les déficits publics ont essentiellement pour contrepartie une forte épargne des ménages. Nous aurons une forme de rééquilibrage interne : les ménages commenceront à dépenser plus, et cela compensera la baisse des dépenses des gouvernements. Cela n’a rien à voir avec le problème de doubles déficits que nous avions il y a 10 ou 15 ans.

Néanmoins, la dette des États a fortement augmenté pendant la pandémie. Faut-il s’en inquiéter?

En 2008, les taux d’intérêt étaient relativement élevés et les pays les plus endettés devaient utiliser une large partie de leurs recettes fiscales juste pour rembourser les créanciers. Aujourd’hui, de nombreux pays dans le monde émettent des dettes à long terme à des taux très bas. Le fardeau financier de ces dettes très élevées restera très faible.

Que se passerait-il si les taux remontaient?

Nous ne voyons pas ce risque à l’horizon. Et même si cela se produisait, une large partie des dettes ont été émises à long terme. Les investisseurs internationaux l’ont compris. Ils ne demandent pas des taux plus élevés pour acheter ces obligations. Les niveaux actuels de dettes ne sont pas une source d’inquiétude pour eux. Néanmoins, les gouvernements devront reconstruire leurs capacités budgétaires une fois que la reprise sera solide.

Si la dette souveraine n'est pas un problème, quel est le principal risque financier?

Je voudrais souligner le risque concernant les entreprises. Beaucoup d’entre elles ont perdu des revenus et n'ont survécu que grâce à un important soutien budgétaire. Nous devons nous assurer que l'interruption progressive de ces aides ne soit pas trop brusque ou trop sévère, ce qui risquerait de pousser inutilement des entreprises vers l'insolvabilité.

Craignez-vous une bulle financière ?

Je ne pense pas que les ingrédients soient réunis en Europe - je ne parle pas de ce qui se passe ailleurs. Pour avoir une vraie bulle, il faudrait que la mesure du risque soit ignorée, comme c’était le cas avant 2008. On ne voit pas cette forme de prise de risque aujourd’hui. Les investisseurs européens sont relativement prudents. Par ailleurs, la valeur de différents actifs financiers a augmenté, mais c'est une réponse rationnelle à un monde de taux d'intérêt bas. Enfin, une bulle est généralement amplifiée par un niveau élevé de dettes. Et nous n’observons pas, dans l’ensemble, à l’échelle européenne, une spéculation financée par de la dette.

En Europe, les taux augmentent progressivement depuis décembre. Les obligations françaises à 10 ans sont passées de -0,3% à 0,1%, celles de l’Italie sont proches de 1%, en Allemagne, elles se rapprochent de zéro. La BCE ne devrait-elle pas intervenir plus vigoureusement ?

C’est vrai, les taux à dix ans ont augmenté, mais il faut noter que l’ensemble des taux demeurent relativement bas et bien ancrés. Cela apporte beaucoup de stabilité. Tous les segments de la courbe des taux sont importants : beaucoup d’entreprises empruntent à un, trois ou cinq ans.

Nous nous sommes engagés à maintenir des conditions de financement favorables. En mars, nous avions conclu que nous devions augmenter significativement les achats d’actifs réalisés à travers notre programme d’urgence face à la pandémie (“Pandemic emergency Purchase Programme, PEPP”). Ce niveau d’achats, plus élevé, va continuer dans les semaines qui viennent. Nous ferons le point lors de notre réunion de juin, lorsque nous étudierons les conditions financières et les projections d’inflation. Nous pouvons augmenter ou réduire nos achats d’actifs en fonction des besoins, afin de maintenir des conditions financières favorables.

La pandémie a mis au premier plan le concept de souveraineté économique européenne. Qu’est-ce que cela signifie ? L’Europe doit-elle en faire plus pour ses principales industries ?

Il y a une certaine confusion entre les concepts de souveraineté et d’ouverture économique. Avoir une économie très ouverte est un excellent tremplin pour la souveraineté. Dans le contexte de la souveraineté monétaire, par exemple, la monnaie unique est un facteur solide de souveraineté. Encore une fois, imaginez à quoi ressemblerait l’Europe sans monnaie unique. Ce partage de souveraineté, la définition même de l’Union européenne, serait renforcé par une union bancaire complète, une union du marché des capitaux, un système de paiement mieux intégré, une monnaie numérique de banque centrale.

Avant de penser à avoir des champions européens sur les marchés mondiaux, on doit se demander : en fait-on assez pour que nos meilleures entreprises puissent se développer dans toute l’Europe ? On en est loin. Nous n’avons pas de vrai marché unique, que ce soit pour les marchandises, les services, l’union bancaire, les marchés de capitaux...

Le commerce mondial a été très perturbé par la pandémie. Assiste-on à une forme de démondialisation?

Aujourd’hui, on constate plutôt un fort rebond du commerce mondial. Il a très bien résisté. La mondialisation a joué un rôle essentiel pour la fabrication de vaccins, qui a été un effort mondial. Cela prouve que la solution n’est pas de construire des circuits fermés et redondants en Europe, en Amérique et en Asie. Néanmoins, il faut minimiser les goulots d’étranglement. Si tout le monde dépend d’un même petit nombre de producteurs pour certains composants essentiels, ou des mêmes routes maritimes, cela représente clairement un risque pour le commerce mondial.

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